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(garantie sans Omega3)

NAB 2014 – Chapitre 06 L’avenir chez Canon.

Vegas est une ville qui se passe de mots. Normal que le plus grand salon de la production d’images animées se tienne ici finalement. L’image est l’essence de Vegas. Tout y est une question de paraître, d’apparaître, de se montrer ou de se cacher. Exubérance ou Incognito, la demie mesure peine à trouver sa place. D’ailleurs les résidents de Vegas n’existent pas, ils s’effacent face à ceux qui sont de passage, avec parfois une exaspération à peine dissimulée.

Sur le salon, c’est un peu le même jeu. D’un côté GoPro chaque jour fait gueuler à heure fixe des dizaines de personnes attirées par la loterie du constructeur. D’un autre côté, la discrétion de SONY, collée dans un coin du Convention Center constitue presque un havre de paix et assois la stature d’un constructeur qui n’a rien à prouver.

Et au milieu de tout ça, il y a Canon. Le grand, l’indestructible? Dont le stand immense ne peut pas ne pas attirer le regard. Les teintes rouges et noirs, la pénombre du stand, dissimule des C100, C300, C500 et 1DC. Des objectifs de télévisions divers et variés rappellent la qualité décennales des optiques Canon. Quelque part par là, trône le nouveau zoom Servo. Mais le stand semble endormi dans cette pénombre. Cette année Canon ne fait pas de bruit.

Je rencontre une personne de l’équipe des ventes Europe. On parle à demi-mot autour d’une C300. J’adore cette caméra. Pour moi ça a été un réel coup de coeur. Je ne suis pas un inconditionnel Canon. J’ai cherché assez vite une alternative aux DSLR Canon parce que je trouvais leur images déjà conventionnelles. Ca ne correspondait pas à mon côté marginal de petit con. Et puis finalement lorsque j’ai eu une C300 dans les mains, alors qu’elle était à peine sortie, l’alchimie a été immédiate.

On discute comme ça. C’est un des rares stands où l’on peut discuter de longues minutes sans avoir à se pousser sans cesse, ou forcer la voix. C’est reposant. Puisque je le fais remarquer à mon interlocuteur, il répond avec un demi-sourire que puisqu’ils n’ont pas d’annonces, le stand Canon est désert. Les gens connaissent les produits puisqu’ils les scrutent. Ils savent qu’il n’y a rien à voir. Les nouveautés disponibles sur le stand sont mineures.

Le risque c’est que beaucoup peuvent penser que Canon n’a rien à proposer. Fort de son succès avec le 5D, puis de la gamme Cinéma, la société se serait reposée sur ses lauriers et se serait laissée dépasser par ses concurrents qui tournent déjà en 4K natifs, là où Canon n’a à proposer qu’une C500 bruyante n’enregistrant en 4K que sur enregistreur externe ou un 1D-C hors de prix nécessitant une valse de cartes CF couteuses et un codec satisfaisant mais pas à la hauteur des attentes.

La réalité est tout autre. Déjà parce que l’on peut difficilement imaginer Canon, malgré une arrogance qu’on lui prête facilement, se laisser si facilement devancer. Mais aussi parce que la stratégie du constructeur est beaucoup subtile et intelligente que ça.

Pendant des années le constructeur a fait la course aux pixels, grimpant dans des résolutions de photos toujours plus grandes. Face à son concurrent Nikon, la guerre a été rude, et même si ces dernières années le 1D-X a été l’instrument préféré des reporters professionnels, la dynamique d’image des boîtiers Nikon a toujours été un cran au dessus des boîtiers Canon. Le coup de pot du 5D Mark II (car c’est un succès que la société n’avait pas anticipé) a donné un porte de sortie royale au constructeur, permettant d’exister non plus comme concurrent direct d’une autre société (et donc par conséquent y être lié quoiqu’il arrive), mais bel et bien comme fabricant de matériel particulier. Canon s’est engouffré dans la vidéo, l’a perfectionné, a tenu des convictions parfois incompréhensibles pour ses usagers, mais a suivi une ligne qui fait qu’aujourd’hui la société possède une part importante sur le marché. Avec un monopole incontestable sur la vente de DSLR vidéo.

L’arrivée de nouveaux acteurs comme Blackmagic a légèrement freiné cette main-mise sur le marché. Mais pas assez pour qualifier l’un ou l’autre de « Canon-Killer » . On parle de possible déclic pour Canon pour réorienter ses gammes, mais cela fait un moment que Canon est partie sur une autre voie que ses concurrents. Et si ses présentations s’inspirent sensiblement d’un langage marketing digne d’Apple, chaque nouveau boîtier étant encore plus révolutionnaire que le précédent, on ne peut la blâmer d’user de techniques que tout le monde reprend à son compte. Car à côté de ça, c’est discrètement que Canon avance ses pions. Fini la course au pixel, à la vidéo. Les avancées de Canon se font à petits pas; améliorations des techniques d’Auto-Focus, sensibilités des capteurs poussées à l’extrême, développement de nouveaux Codecs vidéos inspirés des pellicules analogiques. On en entend parler par ci par là, on les voit arriver sur certains boîtiers. Mais cela n’a pas encore été condensé dans un seul et même boîtier qui serait incontestablement très intéressant.

Car si Canon a quelque chose à présenter. Ce ne sera pas à la va-vite, pas une caméra disponible plus d’une dizaine de mois plus tard. Canon semble avoir appris du 1D-C. Et surtout pas, une sortie en fanfare au NAB. Présenter un produit au NAB, c’est le noyer dans la concurrence, dans la comparaison. C’est se mêler aux autres constructeurs, là où Canon a l’orgueil de vouloir s’élever au dessus. On ne se mélange pas aux bagarres de rues, l’annonce se fera à part. Et même si le produit est légèrement décevant, au moins l’annonce ne passera pas inaperçue et ne sera pas enfouie sous une autre annonce surprise.

La stratégie est indéniablement astucieuse. Mais qu’en est-il de l’avenir de Canon que tout le monde attend au tournant? À force de trop attendre, le prochain venu risque de se faire voler la vedette par un autre produit. La sensibilité extrême de l’A7s vient taper dans les recherches de Canon sur les capteurs ultra-sensibles, la réactivité impressionnante du GH4 met énormément à mal l’Autofocus du 70D. Que restera-t-il au prochain Canon ?

Et puis là je triture ma C300 du bout des doigts. Beaucoup espéraient des versions 2 des C100, C300 et C500. Voire des nouvelles C200 et C400, abordables, 4K. Ah pour ça on a beaucoup fantasmé. Et quand je parle de 4K à mon interlocuteur, il reste silencieux et amusé. Il me signale que je n’obtiendrais aucun renseignement de sa part, mais quand j’évoque le fait que les caméras Canon Cinéma sont déjà équipées de capteurs 4K et qu’il n’y a qu’un pas pour imaginer une mise à jour firmware qui débloquerait le 4K, il ne peut qu’acquiescer.

Car oui, au risque de relancer une machine à fantasme, il ne faut pas oublier que les caméras de la gamme Cinéma de Canon sont équipées de capteurs 4K et sont donc potentiellement déjà des caméras 4K. Une position qui serait audacieuse de la part du constructeur. Mais si les capteurs sont qualifiés de 4K, ils ne sont en réalité que UHD, ne possédant pas assez de pixels pour une résolution 4K DCI. J’imagine bien une C100, toujours placée sur une cible documentaire se satisfaire amplement de l’UHD, mais la C300, caméra assumée fiction ne pourrait se passer des standards résolutionnaires DCI. Et upgrader l’une pour proposer une autre dotée d’un tout nouveau capteur serait rompre une homogénéité de gamme, sans compter que l’ensemble des connectiques (HDMI, SDI…) se feraient un peu vieilles pour le passage aux nouvelles résolutions.

Canon sait alimenter les spéculations. Car de l’aveu de mon interlocuteur, elles permettent l’innovation. Il me confirme même ce que je soupçonnais déjà : la société fait fuiter intentionnellement des rumeurs via ses ingénieurs. Cela permet d’abord de tâter le terrain en fonction des réactions du public cible, mais cela permet aussi de laisser les gens s’exprimer sur leurs envies et ainsi leur proposer un produit qui réponde à (certaines de) leurs attentes. Je reste toujours convaincu que le meilleur moyen pour produire un boîtier qui réponde le mieux aux attentes de ses utilisateurs, c’est toujours de demander directement aux concernés. Panasonic semble l’avoir compris avec le GH3, puis le GH4, mais Canon semble tenir à son aura du secret.

Impossible donc de savoir ce que Canon prépare. Mais ce qui est sûr, c’est qu’elle prépare. Avec la gamme cinéma, Canon avait su proposer des produits qui à mon sens étaient « nouveaux » pas au niveau des capacités de la caméras, mais au niveau de la manière de filmer. Aujourd’hui encore, face à une F55 monstrueuse ou une AMIRA murement pensée, c’est toujours une C300 qui gagnera mon coeur car sa prise en main et l’aspect de ses images (beaucoup plus subtiles que celles de ses DSLR est-il besoin de le préciser…) m’a totalement soufflé. La faiblesse des caméras au niveau du codec n’est même pas un frein pour moi. C’est pourquoi quand je retrace l’historique des dernières avancées de Canon, j’ose l’optimisme. Et même si on peut ronchonner allègrement sur les prix des boîtiers ou sur une stratégie commerciale parfois un peu borderline, je sais que Canon est consciente de l’enjeu de son prochain instrument vidéo professionnel et prendra son temps pour proposer un produit complet, fonctionnel et innovant.

Mon interlocuteur me laisse après un échange de cartes comme il y en a des milliers par heures sur ce salon. Il part, un peu désoeuvré. Lui même est assez déçu d’errer au milieu de ce stand qui n’a rien de neuf à offrir. Peut-être que l’année prochaine, le stand sera plein à craquer pour découvrir la nouvelle caméra Canon. Lui même l’a dit. Chez Canon, on a les dents qui rayent le parquet. On veut jouer dans la cour des grands. Mais on ne veut pas faire ça n’importe comment. Quand on regarde objectivement, combien de constructeurs obtiennent la confiance de tournages à budgets? RED, SONY, ARRI? Panasonic tente de revenir dans la course avec la Varicam. Mais au delà de ça, Blackmagic, AJA, Bolex, Kinefinity, ont de la peine de s’extirper des indépendants. Quand je lui fais remarquer qu’il n’est peut-être pas bon de s’éloigner de la base d’utilisateurs qui a su construire son succès, il me répond.